En marche

Gare du Nord. Paris. Deux voitures noires devant la gare, genre voitures officielles. Des flics partout, en uniforme et en civil. Des motards aussi et deux voitures de police qui bloquent la rue de Dunkerque. Un cordon de flics entre les deux voitures noires et le hall de la gare.

On attend. Qui est dans ces voitures ? Les flics font leur boulot et murmurent dans leur micro. Au bout de cinq minutes, un des policiers ouvre la porte arrière droite d’une des voitures noires. Un petit homme en sort, manteau verdâtre, chapeau vaguement mitterrandien. Il serre la main d’un officier et se dirige vers la gare. C’est le ministre de l’Intérieur.

Le petit homme vert doit prendre le train pour Lille. Moi aussi. La cohorte de flics emboite le pas du ministre et sécurise son trajet. Cent mètres à pied jusqu’au quai 12. Les passagers anonymes suivent prudemment le cortège. Eux aussi ont un train à prendre. Des flics veillent à ce qu’ils restent à distance.

Le ministre au chapeau est souriant. Je dois embarquer voiture 3, en seconde. Je passe devant lui sous le regard affûté de ses protecteurs et je monte dans le train. Cette fois, c’est l’homme en vert qui me suit, suivi par sa suite comme il se doit. Je me demande si je vais le saluer et finalement je ne le salue pas. Une fois dans le train, il bifurque vers la voiture 2, en première classe. Fin de l’histoire.

Scène ordinaire du pouvoir en marche.

Gueule de bois

Pour la douzième fois Miguel remplit son verre. En fait, c’est peut-être la treizième. Il ne sait plus très bien. Lentement, l’alcool fait son œuvre et Miguel ne distingue plus que les silhouettes agitées des couples qui dansent la salsa. Le Coca-Cola mélangé au rhum le fait roter et certains clients offusqués voudraient bien que José, le patron, mette ce malotrus dehors.

Mais Miguel est un habitué. Depuis qu’il a été muté à Lima, voici cinq ans, il vient chaque soir vers 21 heures s’installer à une table de cette pena perdue dans le quartier chic de San Isidro.

Les femmes se retournent parfois sur cet homme d’une quarantaine d’années, élégamment vêtu et qui ne parle jamais. Seul avec sa bouteille et son verre, Miguel passe son temps à le perdre. Un observateur attentif remarquerait sans doute le léger tremblement des mains que Miguel s’efforce de dissimuler. Mais c’est sans importance car personne ne se soucie de lui. Continuer la lecture de Gueule de bois

Au journal

A la fin des années 1970, étudiant en droit, je travaillais de temps en temps, le soir, au service « expéditions » de La Voix du Nord. C’était mon premier contact avec la presse. A cette époque, l’imprimerie était installée rue Saint-Nicolas, au coeur de Lille, au rez-de-chaussée du siège du grand quotidien régional. Le journal vivait alors au rythme de la cité. Nous étions plusieurs étudiants à prendre notre service vers 20 H. Nous étions placés sous les ordres d’un escogriffe en tablier bleu que tout le monde appelait « Le Grand « . Il nous avait à l’œil. « Faites pas les malins avec moi, hein ! » hurlait-il régulièrement. Continuer la lecture de Au journal

La réunion de service

La réunion de service a lieu tous les mardis à 8 heures tapantes. A 8 heures moins cinq nous sommes déjà au complet, assis autour de la table et nous l’attendons. A 8 heures, la porte s’ouvre et l’ambassadeur fait son entrée. Tout le monde se lève. Nous sommes une dizaine, presque au garde à vous, regards accrochés au mur d’en face. L’ambassadeur, notre seigneur et maître, a quasiment droit de vie et de mort sur nous tous. Le premier qui fera le malin est forcément un kamikaze.

« Bonjour » fait-il en s’installant en bout de table. Tout le monde s’assoit.

« Monsieur le conseiller culturel, nous allons commencer par vous ce matin. Vous avez des choses importantes à nous dire ? ». Le pauvre gars a quelques secondes pour décider si l’envoi de cinquante étudiants en stage en France fait vraiment partie des « choses importantes ». Il décide de passer son tour. « Non, Monsieur l’ambassadeur, rien de particulier ».

L’autre, l’air faussement distrait, est en train de pianoter un texto et enchaine. « Morne plaine, comme d’habitude. Colonel, où en sommes nous avec cette vente d’hélicoptères ? ». L’attaché de défense bredouille quelques explications, fait le point sur ce dossier en forme de serpent de mer, évoqué à chaque réunion de service depuis près d’un an. Continuer la lecture de La réunion de service

Rendez-vous avec Saddam

Le rituel est toujours le même. Je franchis les épaisses portes vitrées de l’hôtel Bucuresti et je scrute le vaste hall. En principe, il est toujours assis à la même place, enfoncé dans un fauteuil de cuir épais et marron. Comme tous les trafiquants il est généralement vêtu d’une tenue de jogging. Sans crainte et sans honte, il attend le client. Mon regard rencontre le sien, il me reconnait et d’un signe de tête m’autorise à approcher. Je l’appelle Saddam car avec son épaisse moustache noire et ses traits d’homme du Moyen-Orient, il ressemble étonnamment à Saddam Hussein. Il change de l’argent au noir. Officiellement, un dollar vaut environ 60 lei. Au noir, il s’échange contre 200 lei voire davantage. Inutile de dire que dans ces conditions aucun étranger n’achète de lei à la banque. C’est donc en toute illégalité, mais sans trop d’états d’âme que régulièrement je viens m’approvisionner auprès de Saddam. Il a en main un sac en plastique dans lequel il puise des liasses de billets. Non loin de là, deux ou trois acolytes surveillent la scène. Mais aucun des policiers présents dans le lobby de l’hôtel ne songerait à venir le déranger. Quant aux membres du personnel de l’hôtel, n’en parlons pas. Manifestement, tout le monde ici trouve son intérêt dans ce trafic fort répandu en ville.

Bucarest, le 19 janvier 1991 (Extrait de « Jours tranquilles à l’Est« , Riveneuve Editions, 2013).

ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à André.

André Mouche a été directeur de l’ESJ de 1980 à 1990. Je l’ai d’abord connu pendant mes études dans la vénérable maison lilloise. Il oeuvrait dans l’ombre d’Hervé Bourges, alors directeur de l’école, puis il lui a succédé. J’ai retrouvé André en 1988 lorsqu’il m’a proposé de devenir responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ. L’homme m’ est apparu à la fois franc et taciturne. Il s’enfermait dans son bureau, des heures, voire des semaines durant. Comme mes collègues, j’ai appris à travailler sans lui. André était là mais il n’était pas là. C’était ainsi. Continuer la lecture de ESJ Lille : André, passé trop à l’Est

ESJ Lille : Momo, homme du passé composé

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à Momo.

Pour les étrangers à la sphère « esjienne » il faut expliquer que, bien avant les 140 caractères des tweets, Momo a appris à des générations de futurs journalistes à faire des phrases courtes. Sujet, verbe, complément. « Le soleil éclaire la Terre ». Momo a aussi inventé Facebook. Il a en effet écrit des livres dont il a financé l’édition et la diffusion en lançant une souscription. Ses anciens élèves ont tous reçu des courriers leur expliquant sans rire pourquoi il fallait absolument pré-commander le dernier ouvrage du Maître. Les livres étaient imprimés à un millier d’exemplaires environ et Momo affirmait alors connaitre personnellement tous ses lecteurs. C’était, et cela reste, son réseau social, son Facebook. Il a même inventé le financement participatif que jamais il n’accepterait d’appeler crowdfunding.

Momo – Maurice Deleforge à l’état-civil –  professeur de français, a été directeur des études de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille pendant trente-quatre ans. Pour nous, ses anciens élèves, il est définitivement Momo. J’ai aussi travaillé sous sa houlette à l’époque où j’étais responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ Lille, de 1988 à 1990. Avec un ami et collègue, Bruno Lenormant, j’avais introduit les premiers ordinateurs dans la vénérable institution lilloise. Le soleil éclaire la Terre. Le Macintosh facilite l’édition. A l’époque, Momo n’était pas contre, pas spécialement pour non plus. Lui, son truc, ce sont les mots, les phrases, les accords du participe passé, c’est « donner à voir et donner à entendre ». Quand il était content d’une copie il demandait à son auteur de la lire à haute voix et disait « je biche ! ». Continuer la lecture de ESJ Lille : Momo, homme du passé composé

Ce jour où j’ai dit « non » à Jean-Luc Godard

Le festival de Cannes se tiendra du 14 au 25 mai. Le dernier film de Godard, “Adieu au langage“ sera présenté en compétition. L’occasion, ici, d’un petit retour en arrière très personnel, une fois n’est pas coutume.

Sarajevo. Printemps 2003. Jean-Luc Godard est installé depuis quelques semaines avec son équipe dans les locaux du Centre culturel André Malraux. Il tourne « Notre musique », un film qui sortira en salle en 2004 et qui n’est pas le meilleur du cinéaste. Francis Bueb, le directeur du centre Malraux, lui a attribué un étage de l’immeuble non sans l’avoir réaménagé. Meubles de designers, bibelots fragiles… Rien n ‘est trop beau pour « l’étage Godard », très bon chic bon genre germano-pratin. Continuer la lecture de Ce jour où j’ai dit « non » à Jean-Luc Godard

Retour à Roubaix

De la ville il n’a gardé que de vagues souvenirs. Des images en noir et blanc dans les albums photos et les briques rouge-brun, presque noires, des maisons. Il y avait ces dimanches où, pendant sa petite enfance, il grimpait dans la 2 CV familiale pour aller rendre visite à sa grand-mère maternelle qui habitait Roubaix, pas loin d’un canal et d’un grand cimetière, à deux rues de la Clinique des Cigognes, celle-là même où il avait vu le jour dans les années 50. Ses parents vivaient alors dans une banlieue vaguement bourgeoise de la métropole lilloise. Aller chez « bonne maman » c’était un voyage d’une demi-heure à peine, mais c’était déjà changer de monde.

Il fallait d’abord remonter un interminable boulevard bordé de peupliers, puis on passait devant le Beau Jardin, comme l’appelait sa mère. Tout de suite après on entrait dans la ville,  on traversait un quartier commerçant et on finissait par se garer dans une rue calme et grise. L’étroit et long couloir de la petite maison, la pompe à eau dans la cour minuscule, le tablier de sa grand-mère, les adultes qui disaient aimer l’odeur du café « qui finque »*, les rires clairs autour de la table de la cuisine, les voisins qui entraient sans façon pour dire bonjour, emprunter du sel ou du sucre et qui repartaient aussi sec. Tout avait l’air pauvre mais simple. Continuer la lecture de Retour à Roubaix