La réunion de service

La réunion de service a lieu tous les mardis à 8 heures tapantes. A 8 heures moins cinq nous sommes déjà au complet, assis autour de la table et nous l’attendons. A 8 heures, la porte s’ouvre et l’ambassadeur fait son entrée. Tout le monde se lève. Nous sommes une dizaine, presque au garde à vous, regards accrochés au mur d’en face. L’ambassadeur, notre saigneur et maître, a quasiment droit de vie et de mort sur nous tous. Le premier qui fera le malin est forcément un kamikaze.

« Bonjour » fait-il en s’installant en bout de table. Tout le monde s’assoit.

« Monsieur le conseiller culturel, nous allons commencer par vous ce matin. Vous avez des choses importantes à nous dire ? ». Le pauvre gars a quelques secondes pour décider si l’envoi de cinquante étudiants en stage en France fait vraiment partie des « choses importantes ». Il décide de passer son tour. « Non, Monsieur l’ambassadeur, rien de particulier ».

L’autre, l’air faussement distrait, est en train de pianoter un texto et enchaine. « Morne plaine, comme d’habitude. Colonel, où en sommes nous avec cette vente d’hélicoptères ? ». L’attaché de défense bredouille quelques explications, fait le point sur ce dossier en forme de serpent de mer, évoqué à chaque réunion de service depuis près d’un an. Lire la suite

Rendez-vous avec Saddam

Le rituel est toujours le même. Je franchis les épaisses portes vitrées de l’hôtel Bucuresti et je scrute le vaste hall. En principe, il est toujours assis à la même place, enfoncé dans un fauteuil de cuir épais et marron. Comme tous les trafiquants il est généralement vêtu d’une tenue de jogging. Sans crainte et sans honte, il attend le client. Mon regard rencontre le sien, il me reconnait et d’un signe de tête m’autorise à approcher. Je l’appelle Saddam car avec son épaisse moustache noire et ses traits d’homme du Moyen-Orient, il ressemble étonnamment à Saddam Hussein. Il change de l’argent au noir. Officiellement, un dollar vaut environ 60 lei. Au noir, il s’échange contre 200 lei voire davantage. Inutile de dire que dans ces conditions aucun étranger n’achète de lei à la banque. C’est donc en toute illégalité, mais sans trop d’états d’âme que régulièrement je viens m’approvisionner auprès de Saddam. Il a en main un sac en plastique dans lequel il puise des liasses de billets. Non loin de là, deux ou trois acolytes surveillent la scène. Mais aucun des policiers présents dans le lobby de l’hôtel ne songerait à venir le déranger. Quant aux membres du personnel de l’hôtel, n’en parlons pas. Manifestement, tout le monde ici trouve son intérêt dans ce trafic fort répandu en ville.

Bucarest, le 19 janvier 1991 (Extrait de « Jours tranquilles à l’Est« , Riveneuve Editions, 2013).

Sans ta carte de presse, t’es plus rien ?

Le psychodrame autour du non-renouvellement de la carte de presse d’Eric Fottorino (ancien directeur du Monde et créateur de l’hebdomadaire Le 1) et de Pascale Clark (présentatrice de A’live sur France Inter) n’aura certainement pas consolidé l’image du journalisme auprès de l’opinion publique, très défiante depuis plusieurs années à l’égard des médias. Le déferlement de commentaires et de témoignages de solidarité émanant du petit monde des journalistes en faveur de leurs confrère et consoeur aura envahi une bonne partie des écrans pendant toute cette journée du 10 mars. Comment peut-on à ce point cultiver l’entre soi, l’exhibition corporatiste ? La matinée avait déjà commencé très fort avec Patrick Cohen découpant en direct sur France Inter sa carte de presse en signe de protestation. Geste ridicule, sinon déplacé, pourtant immédiatement relayé par de nombreux médias et, par des journalistes, sur les réseaux sociaux. Comme s’il était indispensable, urgent, vital, de témoigner, de se rassembler et de se battre contre l’injustice faite à Pascale Clark et Eric Fottorino. La médiasphère verse décidément de plus en plus dans le spectacle. Celui-ci a pris le pas sur l’information. Informer, s’informer, est devenu accessoire. Il faut se distraire, s’amuser, passer le temps, perdre son temps, zapper, consommer de l’image et du bruit. Lire la suite

ESJ Lille : Momo, homme du passé composé

L’Ecole supérieure de journalisme de Lille fête ces jours-ci ses 90 ans. Alors je pense à Momo.

Pour les étrangers à la sphère « esjienne » il faut expliquer que, bien avant les 140 caractères des tweets, Momo a appris à des générations de futurs journalistes à faire des phrases courtes. Sujet, verbe, complément. « Le soleil éclaire la Terre ». Momo a aussi inventé Facebook. Il a en effet écrit des livres dont il a financé l’édition et la diffusion en lançant une souscription. Ses anciens élèves ont tous reçu des courriers leur expliquant sans rire pourquoi il fallait absolument pré-commander le dernier ouvrage du Maître. Les livres étaient imprimés à un millier d’exemplaires environ et Momo affirmait alors connaitre personnellement tous ses lecteurs. C’était, et cela reste, son réseau social, son Facebook. Il a même inventé le financement participatif que jamais il n’accepterait d’appeler crowdfunding.

Momo – Maurice Deleforge à l’état-civil –  professeur de français, a été directeur des études de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille pendant trente-quatre ans. Pour nous, ses anciens élèves, il est définitivement Momo. J’ai aussi travaillé sous sa houlette à l’époque où j’étais responsable des enseignements de presse écrite de l’ESJ Lille, de 1988 à 1990. Avec un ami et collègue, Bruno Lenormant, j’avais introduit les premiers ordinateurs dans la vénérable institution lilloise. Le soleil éclaire la Terre. Le Macintosh facilite l’édition. A l’époque, Momo n’était pas contre, pas spécialement pour non plus. Lui, son truc, ce sont les mots, les phrases, les accords du participe passé, c’est « donner à voir et donner à entendre ». Quand il était content d’une copie il demandait à son auteur de la lire à haute voix et disait « je biche ! ». Lire la suite