La librairie comme outil de résistance

Une librairie n’est pas un commerce comme un autre et ne doit surtout pas le devenir. Le sujet a déjà été traité cent fois, mais quelques faits récents m’incitent à apporter ici un éclairage personnel.

A Roubaix, l’excellente librairie « Autour des mots », est en difficulté. Elle est située en face de la gare et à deux pas du Musée de la Piscine. Or, le musée est fermé pendant six mois pour travaux. Conséquence immédiate pour la librairie : une chute considérable de la fréquentation. Une bonne part de la clientèle entre en effet chez « Autour des mots » après ou avant une visite au musée. Si bien que la librairie est menacée de disparition. Tout simplement. C’est fragile une librairie indépendante. « Autour des mots » a besoin de 15 000 euros pour passer l’été et attendre la réouverture du musée, sinon c’est la clé sous la porte. Une campagne de soutien a été lancée, notamment via un financement participatif . Le public, les amis, des artistes (notamment Jef Aérosol) se sont mobilisés et la librairie devrait s’en sortir. Ouf ! Mais a priori tout cela s’est passé sans le moindre coup de pouce de la Ville de Roubaix ou d’autres institutions locales. L’éventualité d’une fermeture de la librairie n’a pas semblé émouvoir les élus roubaisiens. Comme s’il s’agissait uniquement d’une affaire privée ou d’une entreprise de plus en péril… Or, une librairie, à Roubaix comme ailleurs, mais peut-être aussi plus à Roubaix qu’ailleurs, participe à l’animation et au rayonnement de la cité. Elle est nécessaire au même titre qu’un théâtre, qu’une école ou un musée.

Il faut sans doute être fou pour créer une librairie. Ou folle, comme Fabienne Van Hulle qui, à Lille, a transformé un ancien hôtel particulier pour y installer la superbe librairie « Place Ronde », sise place de Strasbourg, justement surnommée « la place ronde » par tous les Lillois. Un bel endroit et un beau concept : un B&B, comme « Bed and Books ». On peut en effet dormir à la librairie, en louant le petit studio en rez-de-jardin. Et, à terme, Fabienne, veut accueillir des auteurs en résidence. Un sacré pari car créer puis animer une librairie c’est beaucoup de travail (vraiment beaucoup), sans pour autant espérer un retour sur investissement (pour parler comme un banquier) même très modeste avant quelques années. Mais Fabienne Van Hulle connait la musique (au sens propre aussi d’ailleurs). Longtemps directrice des achats au sein de grandes entreprises, elle est passionnée par les livres, mais elle sait aussi compter et gérer. La librairie est ouverte depuis trois mois et, déjà, elle a imposé son identité dans le quartier. Les voisins viennent en curieux, puis en clients, voire en amis. Les médias tendent l’oreille. Les élus commencent à découvrir le lieu. Une inauguration officielle est même prévue en septembre.

Atelier d’écriture à la librairie « Place Ronde »

Et chez « Place Ronde » comme dans toutes les librairies de bonne tenue, proposer et vendre des livres ne suffit pas. « Ne suffit plus » devrait-on dire. La librairie doit aussi fonctionner comme un centre culturel et donc offrir des événements : signatures avec les auteurs, ateliers d’écriture, conférences, expositions…

Une autre belle librairie lilloise, « VO » (comme Version Originale, car les livres y sont précisément proposés en VO) connait bien ces réalités. La libraire, Môn Jugie, énergique et inventive, a fait de ce lieu unique au nord de Paris un point de passage incontournable. Porter à bout de bras pareille aventure est exaltant, vivifiant mais… fatiguant. Aussi, Môn aimerait pouvoir prendre sa retraite et aux dernières nouvelles elle cherchait un repreneur qui permettrait à la librairie de poursuivre ses activités au lieu de céder la place à une bijouterie ou une agence bancaire.On pourrait citer bien d’autres exemples. Je ne le ferai pas car, après tout, je ne suis pas un spécialiste. Mais il m’apparaît quand même clairement que si les librairies ne sont pas des commerces comme les autres, c’est parce qu’elles sont des outils de résistance. Elles nous aident à nous tenir debout. Elles sont autant de vigies qui nous aident à avancer.

Francis Bueb avec Patrice Chéreau – Centre culturel André Malraux – Sarajevo, 2003. Photo ©Marc Capelle

A Sarajevo, Francis Bueb, le fondateur et directeur du Centre culturel André Malraux, avait commencé par créer une librairie française. Il était entré, avec quelques amis, en 1994, dans la ville assiégée parce qu’il voulait apporter de la culture aux habitants piégés par les troupes de Milosevic, Mladic, Karadzic. Il voulait mettre des livres à leur disposition pour les aider à survivre. De fait, compte tenu du contexte, la librairie fonctionnait comme une bibliothèque. Elle est devenue ensuite un véritable et extraordinaire centre culturel. C’est cette histoire hors du commun, dont j’ai eu la chance d’être un peu le témoin, qui me conduit aujourd’hui à m’intéresser au sort des librairies autour de moi.

Les passages à l’Est d’Yves Michalon

Yves Michalon est pressé. Il vient de terminer la rédaction de Au royaume des crapauds fous surgit un merle blanc,  une sorte de suite à son premier récit, Le Pousse-Caillou, qui connut un vrai succès dans les années 70. Le livre sort le 1er mars en librairie et Yves est impatient de le savoir entre les mains des lecteurs. En 280 pages, il retrace une vie d’homme, d’éditeur, engagé. Un humaniste dans son siècle dira t-on.

Au cours d’une vie bien remplie, Yves Michalon a beaucoup observé, beaucoup voyagé, beaucoup partagé. Beaucoup agi aussi. A l’Est notamment, à partir des années 1990.  « La guerre froide étouffée, le bloc soviétique effondré, le pacte de Varsovie enterré, l’étau libéré, la décennie commence à l’heure de mes nouvelles aventures et de mes nouveaux défis.

Très vite et naturellement, comme une évidence, je me mets au service de ces nouveaux démocrates usés par tant d’années de privations et d’oppression. Avec un ami chercheur au Collège des hautes études et spécialiste de l’empire ottoman, je crée Est Libertés. Notre champ d’action : les Balkans. Notre mission : aider les nouveaux opposants à conquérir le pouvoir en leur offrant les outils nécessaires à leurs ambitions« .

Un tel parcours, qui l’amena à fréquenter de très près un Ibrahim Rugova en Albanie, par exemple, ou à devenir un ami proche de l’éditeur roumain Gabriel Liceanu (Humanitas), aurait du me mettre sur la route d’Yves Michalon depuis bien longtemps. Mais bizarrement nous ne nous sommes rencontrés que tardivement. Très vite nous nous sommes découverts des connaissances communes et un même attachement pour « l’Autre Europe ». Yves, qui connait bien Sarajevo,  a accepté de publier mon livre « Nema problema, comme elles disent » (les éditions Fauves sont une émanation des éditions Michalon) permettant ainsi à mes histoires de Sarajéviennes de rencontrer leur public.

L’homme est attachant, séduisant. Et pressé donc. De dire. De transmettre. Et il puise dans cette urgence la force de nous livrer des phrases superbes. « L’écriture comme rédemption, écrit-il. L’écriture comme impression, expression et compression. Je ne sais faire que ramassé. Excusez-moi du peu et pardonnez« .

Pas mieux.

  • Au royaume des crapauds fous surgit un merle blanc. Yves Michalon (Ed. Michalon, 2018).

 

« Nema problema » sur RFI

Diffusion aujourd’hui de mon interview dans l’émission « Accents d’Europe » de Radio France Internationale, pour présenter « Nema problema, comme elles disent ».

Je suis heureux que ces histoires de femmes dans l’après-guerre à Sarajevo puissent trouver un écho auprès des auditeurs de Radio France Internationale.

Sarajevo n’intéresse plus grand monde aujourd’hui. La roue de l’actualité tourne. Nous sommes passés « à autre chose ». Pourtant, là-bas, autour de la fontaine de Bascarsija, l’après-guerre continue de ronger les esprits, les rancoeurs, les haines sont toujours vivaces. Si j’ai écrit ces histoires, à mi-chemin entre réel et imaginaire, c’est pour garder une trace, pour entretenir la mémoire. Nous ne devons pas, nous ne pouvons pas oublier, ce qui s’est passé dans cette partie de l’Europe. C’est pourquoi je tenais à ce que ces portraits soient publiés. C’était une façon de, modestement mais sincèrement, faire ma part.


 

« Nema problema » sur Radio Campus Lille

Le 2 décembre, j’étais invité sur Radio Campus Lille, dans « Traverse », l’émission de Françoise Objois, pour parler de Sarajevo, de la Bosnie-Herzégovine et de mon livre, « Nema problema, comme elles disent« .

Vous pouvez retrouver le podcast de l’émission ici (j’interviens en deuxième partie). Mode d’emploi : il faut commencer par rechercher le jour (2 décembre), puis l’émission (Traverse)

Pourquoi « Nema problema » ?

Ne pas oublier. Garder une trace. Restituer cette ambiance d’après-guerre vécue à Sarajevo. Donner la parole à ces femmes qui, crânement, avaient décidé que la vie était malgré tout la plus forte. Voilà en quelques mots pourquoi j’ai écrit « Nema problema, comme elles disent », mon dernier livre paru cette semaine (Fauves Editions).

Nema problema… Pas de problème, en bosnien. Une expression que l’on peut entendre cent fois par jour à Sarajevo. Une façon, dans bien des cas, de conjurer le sort. Ainsi, les Sarajéviennes que je mets en scène dans ce livre défient le monde à coups de »nema problema ! ». Les femmes dont il est question ici sont réelles et imaginaires à la fois. Je les ai rencontrées ou j’ai croisé celles qu’elles auraient pu devenir. Souvent elles étaient plus intéressantes, plus intelligentes, que les hommes. Elles étaient plus nombreuses aussi (on comptait quatre femmes pour un homme à Sarajevo après la guerre).

Je me suis rendu sur place pour la première fois en mai 1996 (j’ai brièvement raconté cette découverte dans « Jours tranquilles à l’Est« ) puis, après quelques courts séjours chaque année, je m’y suis installé pour trois ans en 2000. La ville et le pays étaient alors placés sous le contrôle de ce machin diplomatico-militaire nommé « communauté internationale ». J’étais moi-même l’un de ces étrangers qui ne parlaient pas le bosnien et qui ne connaissaient rien à la culture locale. Le terrain était donc très favorable aux malentendus.

Je suis heureux aujourd’hui d’avoir pu raconter cette atmosphère bien particulière. Le temps a passé. Je ne suis pas retourné à Sarajevo depuis dix ans. Je garde un contact de loin en loin avec des amis et des amies là-bas, notamment grâce aux réseaux sociaux. Certaines Sarajéviennes se reconnaitront peut-être si elles lisent le livre. Ce ne sera pas le fruit du hasard. J’espère qu’elles ne se sentiront pas trahies.

  • « Nema problema, comme elles disent ». Sarajevo, après-guerre. Fauves Editions. Disponible en format papier et numérique. En librairie et chez l’éditeur.

De bien belles rencontres

Un texte publié aujourd’hui sur BH Info par Zehra Dreca-Sikias m’a touché. Ma première rencontre avec Zehra remonte à 1996, à Sarajevo. Après avoir vécu la guerre et le siège de sa ville, Zehra voulait étudier le journalisme en France. Quelques mois plus tard, Zehra a pu intégrer l’ESJ Lille. Depuis, elle a fait du chemin, beaucoup de chemin même. Pourtant ce cri de colère qu’elle partage sur le site qu’elle a créé, est un un terrible constat de notre échec en Bosnie-Herzégovine. Pas le sien : le nôtre. Echec collectif des Bosniens mais aussi bien sûr de la « communauté internationale ».

Depuis une trentaine d’années, j’ai eu la chance de découvrir, voire d’accompagner, pas mal de jeunes journalistes ou apprentis journalistes. Il y a eu beaucoup de belles rencontres, comme celle que j’évoque ci-dessus avec Zehra. Je voudrais dire ici que ces moments, ces morceaux de vie, ont fortement marqué mon parcours professionnel. Certains de ces jeunes – qui le sont moins aujourd’hui – sont devenus des amis. Pour certains, j’ai été leur « professeur » (c’est eux qui emploient ce terme, jamais moi), mais pour la plupart je n’ai été qu’un passeur, un médiateur. J’étais là pour leur indiquer une voie possible. Libre à eux de la suivre ou pas. Et lorsqu’on se préoccupe à la fois de formation au journalisme et de coopération internationale, quoi de plus vivifiant que de croiser la route d’un(e) futur(e) journaliste et de cheminer ensemble un moment ? Lire la suite