Bons baisers de Russie

Au départ c’est une image publiée dans quelques journaux. Elle en évoque une autre, mondialement célèbre. Le détournement est plaisant. Mais le sourire est de courte durée. Cette fresque murale de Mindaugas Bonanu offre en effet un raccourci saisissant à la fois de ce qui nous attend pour les prochaines années et de ce que nous avons vécu ces dernières décennies.

Cette fresque a été peinte sur le mur d’un restaurant de Vilnius en mai 2016. Bien avant l’élection de Donald Trump donc. L’histoire de cette oeuvre a été racontée par plusieurs médias (le Washington Post, ou le Huffington Post, par exemple). Continuer la lecture de Bons baisers de Russie

La galère

La gare du Nord ferme ses portes à minuit, la gare Saint-Lazare aussi. Toutes les gares de Paris sont fermées la nuit. Il sait bien qu’il ne peut espérer y dormir. Dans ce pays toutes les gares sont fermées la nuit. Pour rester au chaud, il est resté le plus longtemps possible dans ce Mac Do bruyant, rue de Dunkerque. Deux heures au moins. Deux heures dans un Mac Do, c’est long lorsqu’on est seul et que l’on a fini d’engloutir son cheeseburger trop sec et ses frites à peine tièdes. Il fait mine de regarder les autres clients et de s’intéresser à leur conversation. Mais en fait il ne voit rien, n’entend rien. Il est obnubilé par une seule idée : trouver un endroit pour dormir quelques heures à l’abri du froid de ce mois de décembre.

Il n’a plus assez de fric pour se payer une chambre d’hôtel, même minable, et il s’interdit d’aller frapper à la porte des deux ou trois vagues connaissances qu’il a encore dans cette capitale sans pitié. Il a tellement souvent demandé de l’aide, quémandé quelques billets (« je te rembourse dans un mois, promis ! »), supplié qu’on lui permette de dormir sur un canapé, qu’il n’en peut plus. Il lui reste encore un peu de fierté. Ce soir, il le sait, ce sera la rue. Continuer la lecture de La galère

La chute

J’aime les chutes. Pas seulement la chute d’un article (quand elle est bonne). Pas trop la chute d’un quidam au coin d’une rue. Non, j’aime la chute d’un homme (ou d’une femme) qui croyait être arrivé quelque part, ou qui avançait jusque-là plus ou moins tranquillement, et qui tombe. La chute peut être soudaine ou fort lente. J’aime que l’on chute parce que c’est la vie. Ce thème me poursuit depuis toujours je crois. Je devrais peut-être consulter…

Il y a près de quarante ans j’ai écrit, comme tout le monde, un brouillon de premier roman, « Le retour d’Alexandre Vial ». Un texte qui est heureusement resté dans mes tiroirs mais qui, déjà, mettait en scène un homme qui décidait de tout quitter pour revenir, bien des années plus tard, méconnaissable et condamné à vivre en clochard (il y a 40 ans on ne disait pas SDF). Continuer la lecture de La chute

En marche

Gare du Nord. Paris. Deux voitures noires devant la gare, genre voitures officielles. Des flics partout, en uniforme et en civil. Des motards aussi et deux voitures de police qui bloquent la rue de Dunkerque. Un cordon de flics entre les deux voitures noires et le hall de la gare.

On attend. Qui est dans ces voitures ? Les flics font leur boulot et murmurent dans leur micro. Au bout de cinq minutes, un des policiers ouvre la porte arrière droite d’une des voitures noires. Un petit homme en sort, manteau verdâtre, chapeau vaguement mitterrandien. Il serre la main d’un officier et se dirige vers la gare. C’est le ministre de l’Intérieur.

Le petit homme vert doit prendre le train pour Lille. Moi aussi. La cohorte de flics emboite le pas du ministre et sécurise son trajet. Cent mètres à pied jusqu’au quai 12. Les passagers anonymes suivent prudemment le cortège. Eux aussi ont un train à prendre. Des flics veillent à ce qu’ils restent à distance.

Le ministre au chapeau est souriant. Je dois embarquer voiture 3, en seconde. Je passe devant lui sous le regard affûté de ses protecteurs et je monte dans le train. Cette fois, c’est l’homme en vert qui me suit, suivi par sa suite comme il se doit. Je me demande si je vais le saluer et finalement je ne le salue pas. Une fois dans le train, il bifurque vers la voiture 2, en première classe. Fin de l’histoire.

Scène ordinaire du pouvoir en marche.

Gueule de bois

Pour la douzième fois Miguel remplit son verre. En fait, c’est peut-être la treizième. Il ne sait plus très bien. Lentement, l’alcool fait son œuvre et Miguel ne distingue plus que les silhouettes agitées des couples qui dansent la salsa. Le Coca-Cola mélangé au rhum le fait roter et certains clients offusqués voudraient bien que José, le patron, mette ce malotrus dehors.

Mais Miguel est un habitué. Depuis qu’il a été muté à Lima, voici cinq ans, il vient chaque soir vers 21 heures s’installer à une table de cette pena perdue dans le quartier chic de San Isidro.

Les femmes se retournent parfois sur cet homme d’une quarantaine d’années, élégamment vêtu et qui ne parle jamais. Seul avec sa bouteille et son verre, Miguel passe son temps à le perdre. Un observateur attentif remarquerait sans doute le léger tremblement des mains que Miguel s’efforce de dissimuler. Mais c’est sans importance car personne ne se soucie de lui. Continuer la lecture de Gueule de bois