L’écriture pour masquer les blessures

Il y a quelques années, en lisant ce qu’il publiait de temps en temps sur Facebook, je me suis dit que Jean-Baptiste Naudet, grand reporter au Nouvel Obs, longtemps reporter de guerre, n’allait sans doute pas très bien. J’avais donc pris de ses nouvelles. « Je suis soigné en ce moment car je souffre de stress post-traumatique » m’avait-il répondu en substance. J’avais fait sa connaissance à Bucarest, en 1990, où je venais de m’installer et où, jeune encore, il était correspondant du Monde. Par la suite, Naudet a couvert les guerres de l’ex-Yougoslavie, de Tchéchénie, d’Irak, d’Afghanistan… Sa réponse ne m’avait donc pas vraiment surpris. Il est des situations dont on ne sort pas indemne. Pourtant, quelques années plus tard, ces traumatismes souvent mal identifiés et un contexte familial peu commun, ont donné à Jean-Baptiste Naudet la force de signer « La Blessure », un livre bouleversant.

Naudet a su mettre dans ces pages tout ce qu’une vie peut apporter de tragique, de brutalité, d’injustice et d’espérance aussi. On découvre au fil des mots trois histoires qui n’en font qu’une. Danielle, la mère de Naudet était fiancée à Robert, tué au combat en Algérie. Elle a épousé par la suite le meilleur ami de Robert (le père de Jean-Baptiste Naudet) mais ne s’est jamais remise de la disparition de son fiancé. La folie, la dépression, les hôpitaux psychiatriques… des années à la dérive sous le regard de l’auteur, enfant, adolescent, puis jeune journaliste.

« Je dois le reconnaître : j’aurais préféré qu’elle meure. Je n’ai pas souhaité seulement sa mort, mais pire, je l’avoue : j’ai eu envie de la tuer. Afin de la délivrer et de nous délivrer de cette décadence qu’elle s’inflige, qu’elle nous inflige. Oui, voilà mon péché suprême : j’ai voulu tuer ma mère. Et si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas par scrupules moraux mais seulement par lâcheté. J’ai voulu la tuer. Mais je voulais la tuer par amour. Un meurtre prémédité, comme une délivrance. Je ne sais pas si l’on me comprendra. Je m’en fous. Car ma mère savait que je l’aimais. Je sais qu’elle m’aurait pardonné ».

A la mort de Danielle, le père de Naudet lui remet un paquet de lettres : la correspondance entre Danielle et Robert, pendant les six mois où celui-ci devait combattre en Grande Kabylie. Le geste est fort. Il faudra des années à Jean-Baptiste Naudet pour qu’il réussisse à lire ces lettres d’amour qui sont aussi des lettres du front. Un témoignage terrible sur ce que fut la guerre d’Algérie et sur ce qu’est la guerre tout court.

Au fil du temps, et après, lui aussi, quelques séjours en psychiatrie, Naudet va finir par comprendre qu’il est peut-être devenu reporter de guerre pour s’inscrire dans la trace laissée par Robert. Comme le fiancé de sa mère, l’auteur va faire l’apprentissage de la guerre, de la mort, de l’horreur. A plusieurs reprises il va frôler la mort, au point d’être capable de poser des mots que seule l’expérience du terrain autorise.

« (…) dans la guerre il n’y a pas d’innocents. La guerre tue toute innocence. Le suicide, les balles, les obus, la drogue, l’alcool sont en train d’assassiner beaucoup de mes camarades reporters. Et rien ne me rapproche plus de ma mort que celle d’un de mes amis. Même si cet ami avait le « genre » pour mourir à la guerre. Même si comme beaucoup de ceux que j’ai rencontrés, cet ami ne serait mort nulle part ailleurs, pour rien au monde. Ils font tout pour survivre, mais ce n’est pas à cause de la peur ordinaire de crever. C’est juste parce que, avant d’y passer, ils veulent en voir le maximum. Ils veulent s’enfoncer le plus profond possible dans le merdier, explorer tous les recoins de l’horreur, fouiller les entrailles de la terreur ».

Jean-Baptiste Naudet écrit aussi ceci qui me rappelle terriblement ce que m’ont souvent raconté des amis qui ont vécu le siège de Sarajevo : « Paradoxalement, à Paris, la guerre me manque terriblement. La vie est fade. Si ce qui tue l’homme, c’est l’ennui, la guerre vous tue parfois mais vous ennuie rarement. Même les morts y ont de sacrées histoires à raconter. La guerre, je la sens toujours en moi, absente et douloureuse, comme le membre fantôme d’un amputé. Un membre gangrené que je dois couper pour me sauver. Mais, adrénaline junkie, je n’oublierai jamais ses charmes vénéneux, comme un drogué repenti rêve toujours de son héroïne ».

Naudet raconte qu’après tous ces reportages, toutes ces années à courir d’une guerre à l’autre, non pas par jeu, mais par besoin de voir, de savoir et de témoigner, il va finir par comprendre qu’il peut arrêter. Qu’il a le droit d’arrêter. Peut-être un peu grâce à la lecture des lettres de Robert à Danielle. Sans doute aussi parce que Naudet, qui n’est pas une « tête brûlée » (on imagine parfois, et à tort, que les reporters de guerre le sont), n’a pas oublié ce conseil de Francis Deron, alors correspondant du Monde à Bangkok : « Le seul bon reportage, c’est celui dont on revient vivant ».

Encore un mot sur ce livre qui sera certainement un vrai succès de cette rentrée littéraire : il est superbement écrit. Le journaliste se fait ici écrivain, et avec ce premier roman Naudet place la barre très haut. Comme il ne manque pas d’humour, il m’a glissé que si, après lecture, le livre me plaisait, je devais préciser que c’est à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, dont il est diplômé, qu’il a appris à écrire (« que nous avons tous appris à écrire« , ajoute t-il). Voilà qui est fait.

Marc Capelle

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  • Jean-Baptiste Naudet – La Blessure (L’amour,la folie, une guerre). Editions L’Iconoclaste – 304 pages, 17 euros.

 


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